Fatals Picards: Culture populaire contre Victoires de la Musique

 

THUMB

Le groupe Fatals Picards a récemment annoncé la préparation d’un nouvel album, et a lancé un appel aux dons pour le financer, via la plateforme de crowdfunding Ulule.

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Fondé en 1998 par Ivan Callot (originaire de Saint Maximin dans l’Oise), Fatals Picards est surtout un groupe de scène avec plus de 1000 concerts au compteur mais aussi 7 albums studio. Ils sont connus du grand public pour avoir représenté la France au concours Eurovision de 2007, au cours duquel ils ont fini avant-derniers. On se souvient aussi de leur chanson attaquant l’opportunisme des Enfoirés (ci-dessous, en concert avec le Saint-Quentinois Cauet), ou de celle, censurée par Warner, sur la mort de Johnny Halliday.

Clairement passés par l’école de Renaud, ou celle du ska-punk-à-la-française, dans cette manière de raconter la vie, de brosser des portraits réalistes sur des mélodies plutôt simples, Fatals Picards ne peut pas être défini comme engagé « par en haut », choisissant arbitrairement des thèmes pour donner son avis (le groupe n’assume de toute façon pas cette définition), le réalisme de leurs textes se suffit à lui même et leur apporte une « conscience » purement populaire. Pas d’idéalisme, pas de prêchi-prêcha comme le ferait un groupe « militant » de type trotskyste (concentré sur l’économisme et versant dans le pathos), mais un second-degré très utile pour tirer une tendance positive de leurs récits. Ce côté positif est d’ailleurs essentiel chez eux: c’est ce qui les positionne à l’opposé d’un Dieudonné cynique et fataliste par exemple. Eux choisissent de dresser l’auto-portrait des masses françaises justement de l’intérieur, avec auto-dérision, donc forcément positif et d’autant plus efficace qu’ils ne cherchent pas à nier les contradictions des situations ou des personnages qu’ils racontent. C’est, bien au contraire, le fond de leur message, que ce second degré permet de pousser très loin:

A un tel point que certains de leurs morceaux (exemple ci dessus) sont appréciés par des réactionnaires, ou détestés par des membres de l’ultra-gauche, aucun des deux n’étant en mesure d’accepter cette réalité dans tout ce qu’elle a de contradictoire.

Les thèmes proprement picards et l’accent des débuts ont peu à peu disparus de leur répertoire avec le temps (on peut voir ca comme une perte ou au contraire un enrichissement que leur aurait apporté le contact d’un public plus large), les Fatals Picards ne comptent d’ailleurs plus aucun membre picard depuis le départ d’Yvan Callot en 2008. Malgré cela le nom est resté, et c’est surement parce qu’il représente quelque chose d’important pour le groupe et le public. Pourquoi avoir choisi la réference à la Picardie depuis le début, tous les membres n’étant pas de la région? Se revendiquer picard ne peut, en tous cas, pas être suspecté de tentation identitaire, c’est même la réference anti-régionaliste ultime, leur morceau ironique « Picardia Independenza » en est bien la preuve!

Mais si se revendiquer picard relève beaucoup du second degré, ca signifie aussi quelque chose de plus large, surtout pour le public, que le groupe s’est construit en 15 ans de tournées: c’est la garantie d’un certain contenu.

Si on peut définir un certain son « urbain » aux productions lèchées, aux inspirations cosmopolites, aux paroles des fois très littéraires (Feu! Chatterton), des fois tombant dans l’abstraction totale (Christine & The Queens), voire l’abandon pur et simple de la langue française: (The Do, The Avener, Hyphen Hyphen…), alors les Fatals Picards représentent quelque part le son « provincial », plus campagnard dans le sens « franc du collier », plus axé sur le contenu que sur la forme, avec des mélodies accessibles et un langage populaire. Et, pour leurs fans comme pour leurs détracteurs, le nom du groupe sonne comme une garantie d’appartenance à cette catégorie, dans quelque chose auquel on peut s’identifier: c’est peut-être ce que la picardie représente dans l’esprit du public.

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Depuis leur apparition à l’Eurovision et leur album Pamplemousse Mécanique, le groupe est signé chez Warner, mais ils ont pourtant choisi de se servir de la plateforme Ulule pour appeler les fans à financer directement leur prochain album (déjà en cours d’enregistrement). A l’heure où nous écrivons ces lignes, ils ont déjà récolté plus de 60.000 euros et leur objectif est passé à 80.000. Cette méthode de financement est de plus en plus prisée par les artistes mais on peut d’ailleurs regretter qu’elle ne soit efficace que pour les groupes ayant déjà acquis une certaine notoriété. S’il existait plus de plateformes de financement pour développer les petites formations (par le biais, pourquoi pas, d’un système de cotisation), cela permettrait plus de varieté sur la scène médiatique, sous le contrôle absolu des monopoles comme NextRadio, NRJ group, Universal, Warner etc.

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Même si on n’apprécie pas ce genre musical ou qu’on regrette simplement les limites de leurs compositions assez simplistes, on ne peut que reconnaitre leur apport positif à la culture populaire, de par ce côté réaliste (ce qui fait qu’un artiste est le témoin de son temps), et la tendance positive toujours mise en avant, nécessaire en cette époque de fatalisme et de crise généralisée. C’est en cela qu’on peut dire: il faut plus de Fatals Picards dans le rap, dans l’électro… Ces caractéristiques doivent pénetrer tous les styles: ne pas avoir peur de représenter la vie dans toute sa complexité et ses contradictions, car tout ce qui existe est digne d’être représenté. Pour toutes ces raisons les Fatals Picards sont un pur produit de la vie d’ici et un bon exemple de ce que peut être notre apport à la culture française.

A noter: ils se produiront en concert à Hornoy-le-bourg (80) au mois d’aout dans le cadre du Festival Le Chahut Vert.