« Ferme des 1000 Vaches »: La Picardie en première ligne

 

Qui, chez nous, n’a pas entendu parler de la « Ferme des 1000 vaches »?
Ce site d’élevage bovin récemment installé près d’Abbeville (à Buigny-Saint-Maclou et Drucat-Le-Plessiel) est aujourd’hui au coeur d’une grande bataille écologique et culturelle, menée par une association locale. Mais commençons par un petit rappel des faits.
Mis en service à l’automne 2014, ce site de 8500m² concentre près de 800 vaches, enfermées en permanence en hangar pour la production intensive de lait, d’engrais bousier et de méthane à usage énergétique.

Le nombre de vaches fait l’objet en ce moment de procédures judiciaires, car le site a agrandi son cheptel sans l’autorisation du préfet. Lundi dernier, le tribunal d’Amiens a rendu sa décision et donne raison à l’exploitant pour une raison aberrante: les autorités n’ont pas répondu à temps à sa demande d’autorisation, et « silence vaut accord« .

Si ce « silence vaut accord » en dit long sur la politique industrielle du pays (contraire à une quelconque planification démocratique pourtant souhaitable!), notons surtout que le volet judiciaire de l’opposition à la « Ferme des 1000 vaches » ne peut que porter sur des détails de ce genre, freinant l’exploitation sans pouvoir y mettre un terme car aucune loi ne le permet. Bien au contraire, les personnes qui tentent de s’y opposer sont poursuivies et condamnées, comme ces militants paysans venus démonter une partie des installations fin 2014.

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En première ligne contre la ferme, se trouve l’association Novissen, constituée principalement d’habitants de la région, inquiets des risques environnementaux et farouchement opposés à une exploitation animale portée ici à son paroxysme. Elle compte désormais plus de 1000 inscrits. Les problèmes d’algues toxiques rencontrés sur les plages de Bretagne ont fait naitre des inquiètudes vis à vis de la Baie de Somme. Les riverains de Buigny redoutent quant à eux tout particulièrement les émissions de gaz polluants et cancérigènes.

Multipliant les manifestations, les évenements de soutien, les pétitions ainsi qu’un véritable blocus du lait, Novissen a féderé autour d’elle des associations de défense de la nature telles que Picardie Nature, ou encore L214, mais aussi des organisations défendant les petits exploitants agricoles, comme la Confédération Paysanne. La ligne de ces derniers est néanmoins dictée par des intérêts différents de ceux des riverains et des défenseurs de la nature: pour la Confédération Paysanne il s’agit plutôt de défendre les propriétaires de petits élevages, écrasés par cette concurrence industrielle. S’ils font partie des plus motivés et courageux, leur activité même étant menacée, ils ne peuvent évidemment pas assumer les revendications du bien-être animal jusqu’au bout, car elles entrent en contradiction avec les besoins de leur propre production. Ces revendications sont d’ailleurs absentes de leur argumentaire.

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Quand la semaine dernière, une élue parlementaire EELV invitait Pamela Anderson pour dénoncer le gavage des oies, une dirigeante historique de la Confédération Paysanne (et élue du même parti!), Brigitte Allain, s’y opposait et signait même un texte défendant les petits producteurs de foie-gras « en danger ».

« Les paysans du Périgord et du Sud-ouest, qui ont le soucis du bien-être animal (sic) et de la qualité de leurs produits, créent des emplois, de la valeur ajoutée sur leur territoire rural, risquent d’être sacrifiés.« 

Si les méthodes ignobles de la production du foie-gras sont désormais connues, il faut rappeler celles du lait, et ceci quelle que soit la taille des exploitations:
Pour que les vaches produisent du lait en permanence (et donc que l’élevage soit viable), celles-ci doivent constamment être inséminées de force par l’homme (on pourrait aussi dire violées). A la naissance des veaux, on les leur arrache immédiatement pour éviter qu’ils ne consomment le lait: les petits mâles sont rapidement abattus pour produire de la viande.

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L’alimentation et la fréquence des traites peut varier, mais pour exemple voici les recommandations du groupe Lely, qui fournit les machines de traite aux éleveurs:

•Gérez votre ferme de telle sorte que les primipares trouvent les conditions favorables pour être traites près de 4 fois par jour, notamment lors des 100 premiers jours.

•Pour optimiser les performances de votre robot, limitez le nombre des traites des vieilles vaches : au-delà de 2 traites par jour, leurs performances diminuent.

 

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Si l’espérance de vie d’un bovin atteint 20 à 25 ans en liberté, elle tombe à 5 ans en moyenne dans les élevages laitiers (en age humain cela donnerait environ 15-20 ans d’esperance de vie, pour 80 normalement). Les vaches fatiguées sont enfin envoyées à l’abattoir pour produire de la viande.

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La présence chez nous de cette Ferme des 1000 vaches n’est pas un hasard, la Picardie connait déjà une agriculture intensive: nous avons en moyenne les exploitations les plus étendues de France, et au plus fort taux d’utilisation d’engrais à l’hectare. C’est donc bien une tendance générale, et d’autres projets sont déjà envisagés: près de Gerberoy dans l’Oise, un éleveur compte concentrer 3000 cochons sur son exploitation et rencontre la même opposition des citoyens (cette fois via l’association Decicamp).

Historiquement, à l’image de l’industrie, l’agriculture se concentre, les petits exploitants grossissent ou disparaissent dans une course furieuse à la rentabilité, le tout menant à une surproduction générale dont la nature fait tout particulièrement les frais.
Les initiatives citoyennes et progressistes comme Novissen ou Decicamp doivent se multiplier et se renforcer. Les habitants de Picardie sont en première ligne face à cette tendance destructrice du mode de production. Notre conscience et notre mobilisation doivent être à la hauteur des enjeux.