La méthode « Fakir »

 

THUMB

Au terme d’une tournée d’avant-premières dans toute la France, le film du picard François Ruffin, « Merci Patron », sort aujourd’hui en salles.
Journaliste né à Amiens, François Ruffin est le fondateur de la revue Fakir et a notamment travaillé sur France Inter (Là bas si j’y suis avec Daniel Mermet) et au journal Le Monde Diplomatique, où il fut amené à se rapprocher entre autres de Frédéric Lordon et Serge Halimi.
Créé en 1999 sous le nom Fac’Ire, le journal que l’on connait désormais sous le nom de Fakir était d’abord basé strictement sur Amiens et a très vite tiré à 1.000 exemplaires, distribués de la main à la main, ou déposés dans des cafés de la ville. Le tirage atteint aujourd’hui les 12.000 exemplaires à chaque numéro, avec 6.000 abonnés.

cover6

Axé sur une information locale, critique et satirique, Fakir ne se revendique « d’aucun parti, aucun syndicat, aucune institution« . Le journal est pourtant très lié aux mouvements militants et associatifs de la région. Ils publient des hors-séries gratuits dans les manifestations (le TchioFakir), et accompagnent les luttes locales, comme l’affaire Loubota en 2002, ou avec la création du CIAG (Comité d’Intervention en Assemblée Générale) qui ira bousculer les actionnaires des groupes Vinci, Casino ou LVMH.

cover4

On notera aussi leur engagement contre le maire sortant d’Amiens Gilles de Robien lors de la campagne municipale de 2008: il y sera battu après 19 ans de mandats, et l’influence de Fakir sur le résultat n’est surement pas à négliger, même s’ils n’ont pas ménagé l’opposition non plus lors de cette « contre-campagne ».
L’année 2009 marque le passage de Fakir au tirage national, et donc au changement qui va avec: le journal publie du contenu élargi à l’actualité française, même s’il conserve un encart « cahier des régions », ainsi que son engagement sur le terrain local.

illustration01_page_abonnement La structure économique de Fakir est un très bon exemple d’autonomie associative (telle que nous l’appelions de nos voeux ici).  Après un investissement initial de quelques centaines d’euros (sur les économies de François Ruffin), le fonctionnement de l’association repose maintenant entièrement sur les ventes de journaux et le travail sans relâche des bénévoles. Le refus de la publicité et des subventions institutionnelles (région, mairies, département…) est pour Fakir une garantie de non-compromission, d’indépendance éditoriale qu’ils ont réussi à maintenir dans les moments les plus difficiles, mais qui n’est pas non plus dogmatique: dès 2002 ils profitent de l’instauration des « emplois-jeunes » sous Lionel Jospin pour salarier une personne chargée des taches administratives, et c’est régulièrement le cas depuis. Ils ont aussi profité tout récemment d’une subvention pour la rénovation de leur site internet. Il s’agit avant tout de tracer la frontière entre les aides ponctuelles et celles « de fond », sur lesquelles reposerait la survie même de l’organisation: sans ce nouveau site internet ni ces emplois jeunes il est très probable que Fakir ait survécu sans problème.

local1Un autre point essentiel à l’autonomie d’une organisation est le choix du local. Contrairement à beaucoup d’associations qui occupent un lieu attribué par la mairie ou par une autre institution (sous convention ou pas), Fakir a toujours loué à des particuliers: leur adresse a longtemps été un local commercial avec vitrine, loué directement à un propriétaire privé. Ils ont d’ailleurs été en mesure d’en sous-louer une partie à d’autres associations (une section du Front de Gauche, le Club Action Picardie et la Coordination des Intermittents et Précaires de Picardie). Fakir a depuis déménagé pour occuper une maison résidentielle, toujours sur le même modèle.

Cette méthode nécessite néanmoins une source de revenus sûrs. Dans leur cas il s’agit de la vente de journaux, mais cela pourrait être une souscription régulière chez les « usagers », ou encore la cotisation… Ce type de revenus dépend donc toujours de la mobilisation concrète du public, du nombre de personnes impliquées autour de projet, accompagnant son développement plus que ne l’anticipant.
salon-Primevère-vente-des-journaux-à-la-criée-.-e1424636442128-225x300

La ligne éditoriale de Fakir est elle aussi très intéressante. Une information récoltée directement parmi les habitants, au travers de rencontres ou d’observations, la vie quotidienne comme source de récits sont la base du travail jounalistique fakirien. L’enquête permet ensuite de remonter du particulier au général, de l’observation locale au phénomène global. François Ruffin l’explique très bien dans ce dossier du site Acrimed, (datant quand même de fin 2003):

C’est souvent les rencontres les plus quotidiennes qui sont souvent les plus riches. Finalement rencontrer un universitaire ou un cadre politique, ça va rarement t’ouvrir sur beaucoup de sujet. En revanche, il y a une personne qui est pour moi une mine de sujet parce qu’il lui arrive des tas de trucs. Les gens qui sont en bas, qui s’en prennent plein la gueule, constituent une mine de sujets. […]
Ce sont des choses en principe visibles par chacun, et qui justement ne le sont pas parce que, et c’est peut être là l’intérêt du journal, le public qu’on touche est dans sa sphère à lui. La réalité de ce que peuvent vivre ces personnes là, c’est quelque chose que ce public ne perçoit pas. Il suffirait de leur demander. Pas besoin d’investigations, de micros cachés mais c’est une réalité qui n’est pas mise en évidence. […]
Je vais regarder de très près une ville ou un lieu, un espace. Si tu regardes à la loupe comment vivent les fourmis à un endroit, si tu te déplaces de 200 km, les fourmis elles vivent vraisemblablement de la même manière.

Comme c’est prévisible, le sens du reportage et la pugnacité de Fakir sont vite entrés en collision avec le monde policé des médias institutionnels, des hommes politiques et des entreprises. Quand la muselière des subventions ne prend pas, le moyen le plus efficace pour faire taire un média reste le procès, surtout avec le contour légal très vague de la diffamation dans notre pays. Ruffin le déclarait dès 2003:

Il n’y a pas un n° de Fakir sans risque judiciaire parce que la ligne jaune à ne pas franchir, elle est extrêmement large, très floue, mal définie par la loi. […] Si en local tu décides de ne pas prendre ce risque judiciaire, ça veut dire que tu décides d’être très convenu, compte tenu de ce qui se fait, de ce qui est admis, de ce qui est tolérable. Je ne dis pas qu’on fait tout et n’importe quoi mais il faut accepter le risque.

En l’an 2000 commence la bisbille avec le premier adjoint au maire d’Amiens Roger Mézin, d’abord autour de la non-publication d’un droit de réponse trop long, puis pour diffamation deux ans plus tard.

cover5

En 2002 le journal affronte cette fois le Courrier Picard. Le procès pour diffamation (causé par le dessin ci-dessous) se transforme en procès de la presse aux ordres: financé par le Crédit Agricole, lié à la Chambre de Commerce et d’Industrie, dont le but est, selon un ancien rédacteur en chef « de ne pas faire de vagues, quand ce n’est pas de complaire aux puissants« , le Courrier Picard encaisse lors des audiences.
En 2010 c’est le groupe Casino qui assigne Fakir au tribunal pour empêcher la parution d’un dossier intitulé « Jean-Charles Naouri, l’économie casino ».

j_accuse_petit_80_
Mais c’est une autre espèce qui s’est récemment attaquée à Fakir. Leur local a été la cible de militants du Front National: « traîtres à la France« , « gochiasse« , « cocos de merde« … La vitrine de leur local a été taguée à l’été 2015, puis recouverte d’affiches de campagne de Marine Le Pen en novembre. La police a d’abord refusé de prendre la plainte avant de s’executer après l’insistance du juriste de l’association. L’enquête n’a rien donné à ce jour.

fn1 fn2

C’est dans ce climat général que François Ruffin sort son film « Merci Patron ». La liste des lieux de projection est disponible ici.

PicardiePopulaire.net enjoint d’ailleurs tous ses lecteurs à contacter les salles ou les ciné-clubs près de chez vous afin d’y organiser des séances!

Affiche_Merci_Patron-1080x611

On peut aisément s’attendre au prolongement de la méthode Fakir dans ce film: la loupe sur des cas particuliers, comme ce couple protagoniste de l’aventure, montrant la situation de toute la classe ouvrière du pays. C’est aussi le sens du développement du journal lui même: d’un tirage strictement amienois à un tirage national en dix ans, avec cette approche du particulier au général, sans plaquer un modèle tout-fait de haut en bas, mais au contraire en tirant les généralités de l’observation de la vie réelle, rendant ainsi le diagnostic plus vivant.
Les protagonistes: « Un couple d’anciens ouvriers du textile et Fakir contre Bernard Arnaud, le PDG de LVMH. […] Cette farce menée par des ouvriers redonne de la joie. Ça ranime le moral. Ça chasse, pour une heure au moins, la morosité. »


Le matin de la sortie, François Ruffin annoncait sur Europe1: « Mon documentaire est un combat contre l’oligarchie« . L’économiste universitaire Frédéric Lordon, accompagnant le réalisateur lors de récentes projections ainsi qu’à l’émission Arrêt Sur Images la semaine dernière, a quant à lui souvent insisté sur l’aspect mobilisateur du film, porteur d’un enthousiasme constructif.

L’équipe de Fakir a justement initié un rassemblement le Samedi 12 Mars. Si une dynamique naît de ce « Réveil des Betteraves« , il va devenir important de fermer la porte à toute récupération populiste, d’éviter par exemple l’impasse de type bonnets-rouges, et pas sûr que le diagnostic d’ « oligarchie » ne suffise à cela. Il nous faudra construire une analyse concrète de la vie ici en Picardie, et la méthode Fakir est une des clés!