Lagny-le-Sec: Briser le fatalisme !

 

Lagny-le-sec : Briser le fatalisme !

Le lundi 13 Juin 2017, malgré tous nos efforts sur le terrain, les pelleteuses ont commencé à détruire le château de Lagny-Le-Sec.
L’histoire de cette démolition est jalonnée de petites magouilles anti-démocratiques, de litiges juridiques dont le Canard Enchainé serait friand, mais c’est surtout l’histoire d’un fatalisme général qui a paralysé les habitants, pourtant attachés à leur monument.

Pourtant, malgré la défaite, cette expérience a aussi montré la voie pour briser ce fatalisme et c’est une leçon importante pour l’avenir.

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Quelques mois après notre premier article sur ce sujet, Thomas Nerriere, un jeune d’un village voisin, nous alerte d’une urgence : le château doit être détruit cet été, le désamiantage aurait même déjà commencé.

Notre visite sur place est fraîchement accueillie : l’adjoint de la Mairie à la Sécurité vient immédiatement nous intimider et menace Thomas de poursuites diverses. Puis vient le policier municipal, nous interdisant de prendre des photos du château « pour cause d’Etat d’Urgence », menaçant même de saisir notre appareil. Quelques minutes plus tard, le maire, M. Doucet, refuse de répondre à nos questions car nous ne sommes « pas de la commune ». Le décor est planté.

La dernière photo du château entier, qui nous a valu quelques soucis

Nous décidons d’abord d’organiser un rassemblement le 22 juillet, mais des rumeurs sur la date de début des travaux nous pousse à l’avancer au 18 Juin. Un tractage débute donc le week-end précedent, et nous permet de prendre la température : malgré la surprise pour beaucoup, l’attachement et la tristesse pour d’autres, c’est le fatalisme qui domine : «  de toutes façons c’est trop tard », « vous avez vu l’état du château, on y peut plus rien », « si le maire en a décidé ainsi il y a surement une raison vous savez »…

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Mais le lendemain, coup de théatre. Un habitant nous prévient au petit matin: une pelleteuse a été amenée dans la nuit et la démolition a commencé ! Sur place, nous constatons aussi l’apparition du Permis de Démolir, alors que la loi imposait son affichage dès la date d’adoption.

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Pour les badauds qui commencent à se masser devant les grilles du parc, c’est très clair : en accélérant les choses de la sorte, la mairie a voulu mettre tout le monde devant le fait accompli, et court-circuiter leur rassemblement. Les gens si fatalistes que nous croisions la veille semblent alors piqués dans leur orgueil, et même le vigile chargé de protéger le chantier se joint aux protestations.

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Après une nuit de veille, à envisager toutes les options pour ralentir physiquement les travaux, nous observons l’arrivée d’une seconde pelleteuse, vers une heure du matin. Apparemment, dans la précipitation, l’entreprise n’a pas attendu que tout le matériel soit livré pour commencer la destruction. Pourtant la société de démolition PIAN a été choisie pour sa proximité, mais même cette partie de l’affaire est opaque et a fait l’objet d’un plainte (voir encadré).

En date du 17 décembre 2016, le conseil municipal décide d’attribuer le marché à la société de démolition PIAN pour un montant de 188866 € HT.  Une seconde entreprise, la Société Nouvelle de Ons en Bray avait également fait acte de candidature avec une proposition inférieure d’environ 40000 euros. Cette dernière, alors qu’elle était moins chère sur ce dossier, s’est vu écartée au prétexte qu’elle ne remplissait les garanties techniques suffisantes pour de tels travaux. La SN de Ons en Bray travaille depuis plus de 20 ans dans ce secteur et a par ailleurs de solides références à présenter.  En date du 4 février 2017, le pv du conseil municipal de Lagny-le-Sec fait mention d’un recours engagé par la SN de Ons-en-Bray dans le cadre de l’attribution du marché de démolition. Il est également précisé que « le conseil municipal accepte qu’un avocat soit missionné pour défendre les intérêts de la commune dans cette affaire ».  A ce jour, monsieur CRAPOULET, patron de la SN de Ons-en-Bray et son avocat n’ont reçu aucune réponse de la part de la mairie de Lagny-le-sec…Outre le fait que la conseil municipal dans sa totalité décide d’attribuer le marché à une entreprise presque 30% plus cher, il se trouve, par le plus grand des hasards, que le PDG de la société PIAN, n’est autre que monsieur Pascal Pian, maire de la commune de Villevaudé située à 23km de Lagny-le-Sec… 

Fred Thibault (Urgence Patrimoine)

C’est finalement un rassemblement emprunt de mélancolie et de révolte qui se tient le Dimanche 18 Juin.

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Emprunt de mélancolie car chacun a un souvenir personnel lié au château. Le feu d’artifice annuel était tiré d’ici. Les plus anciens ont des anecdotes à la pelle, du temps où il servait de préventorium pour les personnes en difficulté sociale. D’autres racontent l’avoir visité, décrivent son escalier en double colimaçon, ses boiseries, ses cuisines gigantesques… Certains pleurent, comme cette dame, habitant Lagny depuis 16 ans. Il ne reste plus que l’aile gauche et la chapelle qui tiennent encore devant la cinquantaine de personnes réunie ici.

EPSON MFP image20170613_174437Rassemblement emprunt de révolte surtout, et tout d’abord contre les méthodes employées. Beaucoup se sentent floués, privés de leur voix, court-circuités. Au début des années 2000, une consultation publique avait été lancée, donnant le choix aux habitants entre plusieurs projets modernes et le maintien de l’édifice. Le maintien l’avait largement emporté malgré le chantage aux impôts qui augmenteraient pour la réhabilitation du château (qui n’a d’ailleurs jamais été chiffrée). Cette fois, plus de consultation, la plupart des gens ont même découvert le projet sur notre tract.

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Mais c’est le fatalisme qui choque aussi beaucoup les personnes présentes: sur les 2000 habitants de Lagny, seule une cinquantaine s’est finalement montrée. Un journaliste présent nous confie lui aussi sa surprise: l’article paru la semaine précédente dans Le Parisien avait eu plus de 30.000 clics, un record, sans compter le reportage de France 3 diffusé en édition nationale quelques jours avant. Tout semblait montrer l’intérêt des gens pour ce sujet, mais un intérêt qui relève au final plus de la curiosité. 
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La tactique cynique du « fait accompli » pratiquée par la mairie a porté ses fruits pour miner la motivation des villageois, mais ne suffit pas à expliquer ce vide.

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Ce qui a fait défaut aux habitants, qui a été fatal au château, et qu’on retrouve en fait un peu partout: c’est le manque de pratique démocratique. Car la démocratie, on a tendance à l’oublier, ne se résume pas au droit de vote et à la délégation du pouvoir. C’est une mobilisation constante, un intérêt porté sur chaque sujet. Et ce manque de pratique débouche logiquement sur un désengagement de la chose commune, remplacée par une confiance démesurée en les notables. Tout cela a résulté en l’abandon du sort du château, et c’est quelque chose qu’il faut bien saisir pour la suite.
Une association que nous avions appelé en renfort cherchait par exemple des soutiens parmi ces notables : rendez-vous avec un sénateur, lettre au ministère, contacts avec des « personnalités », mais faire cela c’est toujours passer au dessus des habitants, c’est prolonger ce désengagement qu’il nous faut au contraire briser !

A gauche, la lettre de soutien de Jack Lang. A droite, l’historien Franck Ferrand pose avec Thomas

Il existe des bases positives sur lesquelles construire, même si on peut les juger faibles pour le moment. L’Histoire continue de tourner et rien n’est statique : si aujourd’hui nous n’avons pu que tenter de faire barrage à la destruction, demain nous serons capables de renverser la vapeur ! Simple question d’organisation !
Il est en tous cas du devoir de tous de pousser dans ce sens, d’unifier les tentatives spontanées ici et là, et d’éviter les impasses dans lesquelles peuvent nous conduire les « conservateurs ». Car il faut être clairs : c’est une culture démocratique que nous voulons, et non pas mettre le patrimoine au service de quelques intérêts privés ou commerciaux.

EPSON MFP imageLa crise que nous connaissons ne laisse aucune place à la Culture, sauf en tant que placement financier, comme dans l’art contemporain. D’ailleurs Emmanuel Macron ne dit pas autre chose quand il affirme qu’ « il n’existe pas de culture française, il existe simplement de la culture en France ». Cette vision tolère juste l’existence d’un « marché de produits culturels » dont on peut tirer profit (l’industrie du tourisme est un bon exemple). C’est une négation de la culture comme construction historique. Et c’est bien ce qui était à l’oeuvre ici.

EPSON MFP imageLes projets architecturaux biscornus comme celui du cabinet Beal Blanckhaert (ce « village de schtroumpfs » disait une personne présente), sont de parfaits exemples de cette vision erronée : on ne fait pas table rase à chaque génération, en s’en remettant à l’inspiration subjective d’un architecte, mais on construit avec ce qui existe, par accumulation.
Sites gallo-romains (Champlieu), forts médievaux (Rambure), cathédrales gothiques (Beauvais)… « L’histoire de France s’entasse en Picardie » disait l’historien Jules Michelet, mais c’est en fait un processus universel.
On peut bien sûr décider de corriger certaines erreurs du passé, mais ce n’est visiblement pas le cas ici : peu de chances que, d’ici trois siècles, on voit naitre un mouvement « Sauvons l’espace multi-fonction de Lagny-Le-Sec »

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Mais bien sur la gestion du patrimoine culturel tel qu’il est aujourd’hui ne permet pas de vision d’ensemble de ce type. Tout est atomisé, morcelé, chaque partie étant simplement confiée aux notables locaux, faisant comme bon leur semble dans leur « fief ». Ce sont donc souvent les intérêts financiers, carriéristes, ou simplement une vision « utilitaire » à court terme qui priment.

Didier Doucet, maire de Lagny-le-Sec (ici en compagnie de Laurent Wauquiez)

Dans ce contexte de fatalisme, certains appellent le Salut d’ « en haut ». C’est par exemple le cas des groupes d’extrême droite qui ont tenté de s’approprier notre rassemblement. On a pu entendre quelqu’un vanter une famille aristocrate de Chantilly qui aurait gracieusement donné des terres aux « manants » pour y cultiver des potagers…

Château de Lagny-le-Sec (Michel Gon)

Aquarelle de Michel Gon, habitant du village (2007)

Mettre la Culture et l’Histoire du pays dans les mains d’entreprises n’est ni un pas en avant, ni une solution fiable, bien au contraire : on l’a vu avec les propriétaires de pizzerias d’Othis qui avaient racheté le château de Lagny en 1995. Leur projet de discothèque avait fait l’unanimité contre lui. Rappelons aussi aux nostalgiques qui idéalisent les classes dominantes que, du temps de la Comtesse de Lespinasse, le splendide parc du château était fermé au public.

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La Culture ne peut donc pas dépendre de la philanthropie à géométrie variable de quelque riche propriétaire, ou du carriérisme de notables. Il faut travailler à une solution collective, construire un cadre qui permette de gérer et sauvegarder notre patrimoine dans sa totalité, dans le sens du bien commun. Et un tel cadre ne pourra apparaitre qu’à partir de la mobilisation populaire, avec des réunions, des débats, des rassemblements: c’est ainsi que se construit une Culture démocratique. Cela, avec plus de temps, aurait pu nous permettre de sauver le château de Lagny-Le-Sec.

Mais la graine est désormais plantée.

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