Longueil Annel, capitale des bateliers

 


La concrétisation prochaine du grand projet Canal Seine-Nord-Europe est l’occasion pour nous de revenir sur un important documentaire du réalisateur compiègnois Marc Gossard. Sorti l’an passé, Les Gens d’à Bord nous présente la vie des bateliers picards. La ville isarienne de Longueil Annel est devenue un musée vivant de cette activité, accueillant de nombreux anciens bateliers dans les maisons en briques qui bordent les rives du canal. Petit focus.

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Même si historiquement il a toujours été négligé dans notre pays, le réseau fluvial connait  un fort développement au XIXème siècle. Les transports de matières premières se font massivement par voie fluviale et le canal Nord est terminé en 1831. Beaucoup des mariniers sont alors artisans, travaillant à leur compte. C’est l’époque des « pionniers » fluviaux, se partageant le transport du charbon et de métaux entre Paris et le Nord. Très vite, Longueil Annel devient une halte très prisée et la ville accueille les nombreux bateliers de passage: on compte jusqu’à 32 cafés ouverts simultanément dans ce petit village de 400 habitants!

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Petit à petit, la concentration du capital et de la production faisant son oeuvre comme ailleurs, des monopoles se forment, bien plus rentables et efficaces dans les transports lourds ou de longue distance (SOGESTRAN, CMA CGM…). Les bateliers-artisans sont de moins en moins nombreux dès l’après-guerre, et quand, au début des années 60, l’Etat met clairement la priorité au chemin de fer, les investissement fluviaux cessent brutalement.

On voit bien ici les dégats d’une production qui n’est pas planifiée de manière rationnelle, et encore moins gérée démocratiquement: d’un côté l’Etat et la Région privilégient les gros porteurs pour satisfaire les intérêts des grands monopoles industriels, de l’autre les petites voies navigables ne sont pas entretenues (quand elles ne sont pas abandonnées). Résultat: les bateliers sont écrasés entre la concurrence routière et celle des gros porteurs fluviaux. Avec des investissements publics conséquents (voire, pourquoi pas, des coopératives batelières), leur activité serait pourtant parfaitement viable (et parfois préférable écologiquement), mais voilà, la batellerie artisanale ne peut se maintenir dans les conditions actuelles.

Les derniers volontaires sont de moins en moins nombreux, et ne peuvent se maintenir très longtemps, à l’image de Jean Claude, protagoniste de Les Gens d’à Bord. Le Canal Seine-Nord-Europe promet l’extinction à terme de ce mode de transport.

chat010bateliers picardie populaire« Si le gros gabarit se fait, chez nous c’est fini ».

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Si l’activité disparait peu à peu, elle laisse pourtant un héritage culturel à la région, héritage authentiquement populaire car découlant du mode de vie des bateliers eux même: la ville de Longueil Annel en est la mémoire vivante, la capitale. Porté par des associations, cela se concrétise par exemple avec la Cité des Bateliers et son musée, fondé par un ancien marinier, qui propose aujourd’hui des visites pédagogiques et des croisières sur l’Oise.

FETE1Tous les ans au mois de juillet, la ville voit se tenir le « Pardon des Bateliers », grande fête populaire autour de bals, de concerts et du traditionnel défilé.
A Chauny, l’ACTAN, association de bénévoles animant la halte-fluviale, connait une hausse constante des visites en 20 ans d’existence. Plus de 1000 bateaux par an viennent s’y arrimer, l’espace de quelques jours, amènant des touristes de toute l’Europe.

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Mais partout ailleurs, les institutions délaissent le patrimoine marinier: à Saint Quentin le port est livré à la rouille, au grand dam des usagers qui tentent tant bien que mal de le faire vivre. Le site n’a même plus de gardien depuis 2011, ce qui empêche toute visite par le public. Aucun nouveau projet de port de plaisance n’est financé publiquement en Picardie. La difficulté pour tout un chacun d’acheter son propre bateau est évident: on doit donc imaginer une socialisation de ce transport, le rendant accessible à tous, que ce soit pour des besoins de loisirs ou de transport collectif. On a bien sur en tête les Hortillonnages d’Amiens, ou les bateaux-mouches parisiens. Les croisières proposées à Longueil sont un petit pas dans ce sens et on peut imaginer bien d’autres propositions encore.

« Les Gens d’à Bord » rend parfaitement compte de cette histoire picarde. Sans commentaire, Marc Gossard tire toute la poésie de la vie même des mariniers et de leur famille, qu’il capture en adoptant leur rythme, en immersion. L’histoire se déroule au fil de la mémoire des intervenants, illustrée de souvenirs d’enfance et de scènes de vie quotidienne.


Le tout donne un récit humain et chaleureux, porté par la bonhommie des bateliers. Tandis qu’on suit Jean-Claude sur les canaux de la région, les anciens racontent eux même ce mode de vie à part, son lot de solitude, de mélancolie, mais aussi de liberté, d’enrichissement par le voyage et le dépaysement. La nature est un élément central du film, où les oiseaux accompagnent les péniches, le long des campagnes picardes jusqu’en Hollande.

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Le film ainsi que d’autres oeuvres du même auteur sont disponibles sur le site Les Filmeurs Production, collectif notamment à l’origine d’un documentaire sur la lutte des ouvriers de Continental.