PORTRAIT : Gracchus Babeuf « le révolté avide de savoir »

 

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Prenons le temps de présenter quelques figures historiques qui ont marqué l’histoire locale, l’histoire française, et pour certains celle du monde. Bien entendu ce n’est pas par chauvinisme que nous faisons cet effort, ni pour mettre un avant l’idée d’un Peuple Picard ayant marqué les âges ! Mais il faut bien comprendre que, si beaucoup considèrent la région comme « le trou du cul du monde », c’est un lieu qui de par son emplacement, a fait que « l’histoire de France s’entasse en Picardie » comme disait l’historien Jules Michelet.
Il nous semble donc important de présenter quelques figures progressistes de la région, des personnages qui ont marqué l’histoire par leur rôle culturel, scientifique ou politique. Et pourquoi pas commencer par celui qui nous sert de logo, et que certains auront reconnu: il s’agit de Gracchus Babeuf (1760-1797), grande figure de la révolution française et natif de Saint Quentin.
Celui qui fut surnommé le « Marat de Picardie », ou encore « le premier communiste de l’Histoire » par Karl Marx, a été l’objet d’études biographiques très riches, notamment par le soviétique Victor Daline, puis par l’axonais Jean-Marc Schiappa, qui a publié de nombreux ouvrages au sein de l’Association des Amis de Gracchus Babeuf. Nous tenons d’ailleurs à remercier ce dernier pour nous avoir aiguillé dans nos recherches, comme pour tout le travail qu’il a fourni, permettant accessoirement la rédaction de ce bref article.

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Pour bien comprendre l’homme et son rôle il faut d’abord poser le contexte historique. Au XVIIIème siècle, la Picardie, principalement agricole, est encore considérée comme le grenier de la France, mais un phénomène nouveau s’y développe, comme en Normandie voisine et encore plus en Angleterre : l’ « industrie domestique ». Les paysans appauvris se voient proposer par des marchands de textile un salaire en échange de leur travail à domicile. L’entrepreneur fournit le matériel à tisser et passe régulièrement récupérer les étoffes. Ce sont le plus souvent les mères de famille qui acceptent ces taches, pour compléter les revenus agricoles du foyer. C’est le cas de la mère de François Noël Babeuf, qui se fera plus tard appeler Gracchus.
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C’est alors la période historique que l’on appelle la « réaction féodale », pendant laquelle l’aristocratie, de plus en plus pressurisée par une bourgeoisie urbaine en pleine ascension, tente de se remplumer politiquement et financièrement. Beaucoup de taxes et de droits seigneuriaux sont tombés en désuétude pendant les siècles précédents, et les aristocrates emploient des experts qui recensent les parcelles de terre à revendiquer et taxer. Après avoir travaillé comme terrassier sur le chantier du canal de Picardie, le jeune Babeuf trouve un emploi comme apprenti feudiste (c’est à dire justement spécialiste en droit féodal) dans un cabinet de notaire (à Flixecourt puis à Roye).
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Il est chargé d’étudier en profondeur le cadastre ainsi que l’histoire locale et découvre par ce biais la structure de classe de la France de l’époque. Il développe alors une vision d’ensemble de la société qui ne sert pas tellement sa carrière: en 1786 il se prononce pour la création de fermes communes plutôt que pour l’éclatement en petites propriétés, et rédige l’année suivante « Le Cadastre Perpétuel », traité proposant une organisation rationnelle des taxes et de l’administration du territoire.
C’est à cette époque qu’il commence à se lier avec des progressistes, cherchant des contacts ici et là, entre Arras et Paris. Mais en 1789, comme on le sait, les choses s’accélèrent. Babeuf s’implique dans la rédaction des cahiers de doléances à Roye. Il y fait inscrire, entre autres, l’abolition des fiefs et la création d’une éducation nationale. La vision politique de Babeuf semble naître à ce moment, de la rencontre entre son étude approfondie de l’Ancien Régime et son implication dans la vie et les luttes populaires de la région.
On retrouve alors Babeuf à Roye, accusé d’appel à la rébellion, arrêté et défendu par Marat dans son journal l’ « Ami du Peuple ». En sortant de prison, il fonde à son tour « Le Correspondant Picard ». Par ce média il veut donner une expression politique aux luttes et aux révoltes des picards, car elles ne manquent pas et Babeuf y participe dès qu’il le peut: en 1790 il prend d’assaut le château de Champien pour y détruire des papiers, à Roye il fait construire un bûcher pour bruler des actes féodaux, il prend la défense de paysans quand ceux-ci s’emparent de moulins et d’autres lieux de production.

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Il faut bien comprendre ce qui est au cœur de la stratégie babouviste dans sa région natale: la défense des droits communaux. Tout au long du Moyen Age, en marge des lois de la féodalité, se sont développé des usages communautaires entre paysans : certains pâturages, bois, sources d’eau ou moulins étaient considérés comme la propriété collective et donc non taxés par la noblesse. Ces droits « de fait » se sont renforcés avec l’affaiblissement progressif de la noblesse face à la monarchie, de plus en plus absolue. Mais à la fin du XVIIIème siècle, les choses se tendent avec la réaction féodale dont nous parlions plus haut, les seigneurs recommençant à revendiquer des droits sur tout, et surtout la révolution française qui allait instaurer la propriété privée des moyens de production comme règle partout dans le pays. Pris en tenaille, les paysans (notamment picards et normands !) se révoltent et on retrouve Babeuf parmi eux.
En février 1791, il se lance dans un nouveau combat tendant à faire reconnaître les marais de Bracquemont qui appartenaient aux Célestins d’Amiens, comme propriété communale. À la tête d’un groupe de citoyens, il occupe la mairie jusqu’à ce que soit signé un écrit déclarant que les marais sont « propriété communale appartenant au peuple » ; Babeuf est à nouveau arrêté, incarcéré à Montdidier le 8 avril, libéré le 13 et accueilli triomphalement à sa libération.
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A Davenescourt (Somme) il s’engage fortement en faveur des habitants qui revendiquent l’usage collectif du moulin. Le mouvement débouche sur un assaut du château et encore une fois l’arrestation de Babeuf.
En juin 1793, une loi autorise définitivement le partage des biens communaux selon les règles de la propriété privée.

Chateau de Davenescourt

Chateau de Davenescourt

Mais pour lui, la révolution ne se situe pas exclusivement sur le terrain économique ou social: en 1792, administrateur départemental dans la Somme, il se lève contre la programmation du théâtre d’Amiens et ses pièces réactionnaires, citant Molière: « le temps est venu d’épurer tout à fait nos théâtres, d’en faire véritablement et uniquement des écoles de mœurs et de civisme. »
On connait aussi bien ses positions sur l’éducation nationale, commune et égalitaire, qu’il appelle de ses vœux, ou encore son intuition sur l’origine de l’inégalité subie par les femmes (plus tard confirmée par Friedrich Engels dans « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat »): « la prétendue supériorité de l’homme sur la femme et la despotique autorité qu’il s’arroge sur elle ont la même origine que la domination de la noblesse ». Il parle bien sur de la propriété privée, dont l’apparition à l’époque tribale a bouleversé les rapports de la famille et de la société humaine.
Un autre point intéressant dans la vision que développe Babeuf en ces années là, est celui de la nature, et de la place de l’humain au sein de celle ci. Ce fidèle disciple de Rousseau s’oppose ici au penseur des Lumières et à sa théorie anthropocentriste du « Droit Naturel » (sorte de pouvoir donné à l’homme sur la nature). Babeuf écrit: « la nature n’a donné et ne pouvait donner à l’homme aucun droit: (…), l’homme a été induit en erreur par les mots Droits Naturels, dont l’illusion lui a fait supposer qu’il avait immédiatement reçu des Droits de l’Etre Suprême ». Cette idée est rare pour l’époque et nous permet de noter ceci sur Babeuf: loin d’être un théoricien de premier plan, il déborde sur de nombreux points l’idéologie de 1789, dont la bourgeoisie est la classe motrice culturellement.
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Comme on l’a vu, Babeuf connait bien le mode de production féodal, et la vie qu’il mène au sein des gens en Picardie lui fait entrevoir clairement les limites des Lumières sur certains problèmes concrets. Pour cela il est amené à défendre la collectivisation plutôt que la généralisation de la petite propriété agricole, la planification plutôt que le libéralisme, l’athéisme plutôt que la Réforme religieuse (que ce soit le protestantisme ou le Culte de l’Etre Suprême instauré brièvement par Robespierre), à s’opposer à l’anthropocentrisme et au sexisme. Mais en cela, Babeuf ne peut encore que formuler des intuitions, et il faudra attendre que le XIXème siècle et l’industrialisation fassent leur œuvre, accentuant les contradictions du nouveau mode de production triomphant, le capitalisme, et permettant sa compréhension historique complète.

Le site industriel Usinor à Montataire, fondé en 1792

Mais nous sommes en 1793 et Babeuf espère encore déborder cette révolution qu’il estime tronquée, et pour cela il quitte la région pour s’installer définitivement à Paris. Là il cherche des contacts politiques, avec plus ou moins de cohérence et de succès, et doit aussi assurer sa subsistance ainsi que celle de sa famille, restée à Roye. Après une année difficile pendant laquelle il connait la misère la plus dure et la prison, il lance son nouveau journal en septembre 1794: « Le Journal de la Liberté de la Presse ».

"Séance du 9 Thermidor ou La chute de Robespierre" R.A. Monvoisin

« Séance du 9 Thermidor ou La chute de Robespierre » R.A. Monvoisin

C’est la période thermidorienne, pendant laquelle les robespierristes sont éliminés et écartés du pouvoir, et Babeuf, opportuniste, appuie un temps le mouvement, espérant un élan populaire qui porterait son programme. Mais la situation ne tourne pas du tout en ce sens et il est de nouveau emprisonné pendant les émeutes de 1795. De sa cellule à Arras il écrit une longue lettre qui synthétise sa vision et lui permet d’agglomérer autour de lui des révolutionnaires emprisonnés.
C’est sur ce socle qu’il commence à organiser ce qui deviendra bientôt la Conjuration des Egaux, dont il publie le programme dans son journal « Le Tribun du Peuple »: tout doit être mis en commun, la propriété privée agraire doit être abolie, l’Egalité doit être mise en place de département en département, par contagion. A partir de ce moment, un mandat d’arrêt est émis contre lui, sa femme est arrêtée et il passe dans la clandestinité totale. On ne le voit plus que dans des réunions conspiratives, à la lueur du flambeau, mais les babouvistes se comptent par centaines. Il rédige de nombreuses affiches et continue la publication de journaux, s’adresse aux sans-culottes et aux soldats qu’il espère soulever.

Attaque du camp militaire de Grenelle, mené par des babouvistes

Attaque du camp militaire de Grenelle, menée par des babouvistes

 

Mais l’étau policier se resserre et Babeuf est finalement arrêté en possession d’armes et de documents compromettants en mai 1796. S’ensuit un procès, dont l’issue est jouée d’avance mais qui sert de tribune à Babeuf et aux principaux conspirateurs.
Il est finalement guillotiné, loin de chez lui, le 27 Mai 1797 à Vendôme, dans le Loir-et-Cher.

Plaque commémorative à Vendôme, vandalisée en 2013

Plaque commémorative à Vendôme, vandalisée en 2013

Aujourd’hui, nombreux sont ceux à gauche qui revendiquent l’héritage du babouvisme, et surtout de l’aventure de la Conjuration des Egaux. Mais ce qui nous intéresse, à Picardiepopulaire.net, c’est l’expérience locale de Babeuf, simplement parce que c’est pendant ces années qu’il concentre son action la plus efficace. En rejoignant Paris pour devenir révolutionnaire « de profession », il se coupe de ce qui faisait sa force: ce contact permanent avec la réalité, avec les contradictions dans lesquelles nous sommes nécessairement empêtrés dans la vie de tous les jours, et justement cette force pour les résoudre, une par une, en mobilisant et en faisant front.
Loin de nous l’idée d’en faire un héros: discerner et comprendre les erreurs de Babeuf (sa fuite en avant à Paris, son aventurisme, sa défense des bistrotiers contre les taxes sur l’alcool par exemple ou encore sa fronde populiste contre les impots…), c’est justement enrichir son apport historique!
Nous sommes tous en quelque sorte limités par notre époque, car nos comportements ne sont que des reflets de celle-ci, et il en est de même pour lui. Le journalisme de Babeuf, sa synthèse de la vie locale menant à l’action, sa façon de voir tous les sujets comme autant d’avant-postes d’un même front pour le progrès sont définitivement ce qu’il nous faut retenir de lui, et que nous mettrons en avant dans nos pages.

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