« Rue des Allocs »: L’âme populaire du quartier Saint-Leu face au mépris de classe

 

Depuis la rentrée, la chaine M6 diffuse une émission qui fait beaucoup parler d’elle : il s’agit de « Rue des Allocs », adaptation de l’émission anglaise « Benefits Street », un « docu-réalité » centré sur le quotidien d’un quartier populaire. La version française se situe à Saint-Leu (Amiens), l’un des plus beaux quartiers de la ville et aussi un de ceux au plus fort taux de logements sociaux. La caméra suit quelques personnes dans leur vie quotidienne, mais en pointant surtout le côté modeste (frigos vides, loisirs simples…), et parfois aliéné de leur vie (la place de l’alcool et de la télévision par exemple). Le misérabilisme fait clairement partie de la recette de ce programme et brouille le tableau qui est dressé, mais malgré ce biais, les personnes suivies deviennent toutes rapidement attachantes grâce à leur bon caractère et à l’inventivité dont ils font preuve face aux difficultés.

Dès la diffusion de la bande annonce au mois d’août, les réactions ont fusé : la Maire d’Amiens Brigitte Fouré critique immédiatement l’émission, craignant visiblement que l’image de sa ville ne soit écornée auprès des investisseurs ou des touristes : « Le parti pris de l’émission est de donner la parole aux habitants. Cela a aussi des limites » lance t’elle (avant même d’avoir vu la bande annonce). Dans la même veine, le Ministre de la Ville Patrick Kanner (lillois) demande l’interdiction pure et simple de l’émission. Sur Twitter, les avis sont très partagés, même si tout le monde semble reconnaitre la rapacité évidente de la chaine. Certains se réjouissent qu’on y montre la pauvreté au quotidien, d’autres ont peur que la région ne soit stigmatisée…

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Et de fait, on voit beaucoup de jeunes se moquer sur les réseaux sociaux, se servant des stéréotypes largement colportés ces 20 dernières années à propos des « nordistes » : alcooliques, fainéants, ignorants…

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Tout un travail minutieux a été réalisé pour marginaliser les personnes présentées, les isoler culturellement, pour tenter de les détacher du téléspectateur « lambda » avec les mêmes codes que la télé-réalité habituelle.
On savait que la télévision était un vecteur d’aliénation culturelle en général, mais ce phénomène particulier mérite qu’on s’y attarde. Depuis l’émission belge Strip Tease dans les années 90, le concept de portrait-docu-réalité a connu un succès grandissant sur les principales chaines françaises (Vis ma vie, Confessions Intimes, Super Nanny, Tellement Vrai, Incroyable mais Vrai, SOS Ma famille a besoin d’aide…) : rechercher une personne à problèmes, au fort caractère, avec un défaut insolite, et en faire un spectacle que l’on regarde « au second degré », hésitant entre attachement aux personnages et moquerie pure.

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Mais le succès du film « Bienvenue Chez les Ch’tis » a changé la donne dans ce milieu. Même si on ne doute pas un instant de la bonne intention de Danyboon (le réalisateur du film, né dans le Nord), il faut bien voir que le côté caricatural du film laissait la porte ouverte aux récupérations négatives de ces stéréotypes, et les producteurs de télévision s’y sont engouffrés sans scrupules. Le nordiste devient alors bankable pour l’industrie du divertissement.
Voici comment Alexia De Laroche Joubert (productrice de l’émission Les Ch’tis à Ibiza) présente la chose en 2011, avec un profond cynisme : « J’en avais marre de caster des gens du Sud, il n’y a que des bimbos. J’avais des clichés sur le Nord, je n’y serais jamais allée pour faire un casting avant. On va systématiquement dans le Sud parce que les gens y sont hauts en couleur. Mais il n’y a que des cagoles. ».

Stéphane Munka, réalisateur de « Rue des Allocs », et Alexia Laroche Joubert, productrice des « Ch’tis »

Rappelons aussi l’affaire de la banderole déployée par des supporters du PSG lors d’un match à Lens : « Pédophiles, chômeurs, consanguins, bienvenue chez les ch’tis ». Le terrain était prêt pour Rue des Allocs.

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Mais la télévision n’est pas une entité unique, qui « pense », qui développe un discours articulé (même machiavélique). Bien au contraire : c’est un marché chaotique où des chaines et des producteurs sont en concurrence pour du bénéfice, et c’est cela qui crée ce désastre culturel de nivellement par le bas, c’est la cause de la rapacité de ces émissions !
Pourtant il faut bien raconter la réalité de la vie, dans toute sa dignité, dans tout ce qu’elle a de contradictoire, de complexe, de cru même. Par exemple, tout peintre sait qu’on ne peut pas réaliser un portrait réaliste en négligeant le mouvement : d’où vient cette situation ? Comment en sort-on ? Rue des Allocs tait bien entendu cette partie: les gens sont figés dans leur condition actuelle, présentés comme des « cassos » par essence, sans raison ni porte de sortie.

Ce réalisme intégral, M6 ne peut de toute façon pas l’assumer, ce n’est pas dans son intérêt, et voilà les habitants pris en otage dans le processus marchand. Le « reportage » n’a rien amené de positif à la population filmée : aucun diagnostic complet n’est effectué, aucune solution ne leur est proposée. Les participants ont même été trompés jusqu’au nom de l’émission : sur la feuille qu’on leur a fait signer en début de tournage, celle-ci s’appelait « Quartier prioritaire »…
Ils ont tout simplement été utilisés puis abandonnés. Après le tournage, Philippe, une des personnes les plus fragiles de l’émission, a été expulsé de son logement et erre aujourd’hui dans les rues d’Amiens: http://www.courrier-picard.fr/region/amiens-l-expulse-de-la-rue-des-allocs-sur-m6-est-ia0b0n836717 (ouvrir l’article en « onglet de navigation privée » pour éviter la limite quotidienne du Courrier Picard)

_mg_9508Prenons un instant pour remettre ce « spectacle » dans son contexte, chose qui n’a pas été faite le moins du monde par M6. Tout d’abord l’accent picard, très présent chez les habitants du quartier, a pu surprendre certains, vivant au sud de l’Oise par exemple (Notons que pour bien insister dessus, le réalisateur a été jusqu’à sous-titrer certains dialogues).

La Picardie jusqu’en 1789

Amiens est la capitale de la Picardie depuis des siècles, mais il s’agissait d’une région différente de celle que nous avons connu avant la récente fusion : jusqu’à la révolution française, tout le sud de l’Aisne et de l’Oise étaient rattachés à l’Ile de France, et n’ont donc jamais eu le picard comme langue officielle (nous publierons bientôt un article complet dédié à la langue picarde). Amiens est donc culturellement bien plus proche de Saint Quentin que de Beauvais ou Chantilly, et cela explique la présence plus forte de l’accent au nord.
Alors que Lille est une véritable métropole cosmopolite (un temps espagnole puis germanique, et récemment capitale culturelle européenne), ayant même réussi à gentrifier le quartier populaire du Vieux-Lille, Amiens reste encore largement une capitale régionale. Et Saint-Leu est le cœur de cet Amiens là : un quartier ouvrier dans une ville historiquement ouvrière, avec son université qui en fait un passage obligé pour beaucoup de jeunes picards. La mairie rêverait de transformer le quartier comme l’a fait son voisin lillois : le quai Bélu est la façade de ce changement progressif, avec la Lune des Pirates et tous ces restaurants.

Quai Bélu

Il va de toute manière bien falloir rénover les habitations de Saint-Leu, et, dans ce processus, il est très probable que les résidents actuels soient éjectés loin du centre ville, vers des quartiers déjà ghettoïsées comme Amiens Nord.

Mais alors quelles sont les options pour ces habitants de Saint Leu, qui ont tant besoin de changement ? Où peuvent-ils se tourner ? Jusqu’à nouvel ordre, aucun parti, de l’extrême-gauche au Front National, ne parle d’eux, même à l’occasion du débat qu’a provoqué Rue des Allocs. Aucune déclaration politique n’a été faite, ne serait ce que pour faire de la récupération. A croire que Saint-Leu et la Picardie toute entière brûlent les doigts des politiciens.
Si une partie de l’extrême gauche urbaine considère les « prolos » picards comme un combat d’arrière garde, s’intéressant plutôt aux migrants ou à la cause LGBT, la gauche de type syndicaliste ne s’intéresse qu’aux conditions de travail et dédaigne totalement la vie et la culture populaire. De l’autre côté de l’échiquier, l’extrême droite, n’ayant rien à leur proposer, prend bien garde de ne pas s’exposer sur ce terrain, espérant simplement récupérer la révolte qui gronde (jusqu’ici avec un certain succès, faute de mieux).


Pendant la dernière élection régionale, on a vu apparaitre une campagne voulant mobiliser contre le vote FN en Picardie et dans le Nord-Pas-de-Calais. Les slogans reprenaient les habituels clichés, cette fois sur un ton humoristique : « Consanguins mais pas lepenistes » , « En baie de Somme aussi on phoque Le Pen »… La page Facebook « Alcooliques, chômeurs, consanguins mais pas lepenistes » a atteint les 20.000 membres et n’est plus active depuis les élections. Pendant cette période, aucune analyse n’a été proposée, aucun article n’a été posté sur la page Facebook, bref, aucun fond n’a été développé autre que ces appels vides de sens !


14536403A l’origine de cette campagne affligeante on trouve des étudiants de la métropole lilloise, aux idées vaguement de gauche, mais à la compréhension sociale inexistante : «On se réunit, on boit des coups, on raconte des conneries et on publie sur Facebook ce qui nous fait marrer» avouent-ils volontiers au Nouvel Obs. C’est évidemment aux antipodes de notre initiative, car les choses sont pourtant claires : c’est ce manque de contenu et ce mépris constant qui pousse de plus en plus d’entre nous au repli sur soi, au nihilisme, à la fuite dans l’alcool par exemple ! La voie est alors libre pour les fascistes qui avancent un discours de rejet « des élites parisiennes ».

Lafleur, la marionnette frondeuse, symbole du quartier

Et Rue des Allocs participe grandement à tout ce processus, tout d’abord en insultant les habitants de Saint-Leu, mais aussi en propageant ce mépris de classe, cette vision d’en haut avec ses préjugés, en nourrissant ce dédain de la grande ville pour la province et vice versa.
Mais malgré la caricature, la vie apparait par bribes à l’écran, et tout au long de l’émission on peut distinguer la force qui n’appartient qu’à ceux qui vivent dans ce terreau.
On peut entrevoir certains s’activer, tenter de meubler le désert culturel laissé par les institutions, à l’image de Marie Jo. Tantôt elle mobilise ses voisins autour de l’initiative de parc nautique, tantôt elle se rend à la réunion des associations, dans laquelle elle peste de ne voir justement personne du quartier…

screen11On entrevoit surtout des tendances qui s’affrontent : la violence, l’alcool, la paresse qui s’installe prennent de plus en plus de place quand on est touché par le chômage et la pauvreté, et c’est d’autant plus difficile de lutter quand on a pas grand chose à leur opposer ! C’est encore pire quand la société porte elle-même ces tendances négatives : « vidage de crâne », consommation compulsive (comme le tuning) , individualisme… Il faut alors un courage à toute épreuve pour garder la tête hors de l’eau, pour rester positif.
Il est donc très important de savoir trier, dans nos propres vies comme en tant que spectateurs.
D’un côté ces influences néfastes que nous subissons comme autant d’aliénations, et de l’autre, les tendances positives, qui apparaissent malgré tout, comme des fleurs dans chaque craquelure du bitume, et qui nous tirent vers le haut: les fêtes entre amis, la débrouille, la solidarité, la lutte pour le changement, le travail artistique, l’attrait vers ce qui est nouveau…
C’est en tous cas l’objectif que nous donnons à picardiepopulaire.net : offrir un outil pour effectuer ce tri, pour dénouer ces contradictions présentes partout.

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Ce n’est que comme ca qu’on peut comprendre l’intérêt des barbecues en pleine rue, ou des baignades familiales dans le canal ! Après tout, la Fête des Voisins n’est qu’une pâle copie de cette atmosphère, qui à Saint-Leu est naturelle. Tous ceux qui y ont vécu savent que c’est un quartier agréable justement grâce à cette ambiance, qui contraste avec les conditions parfois dures et les logements sordides (une famille entière a succombé à un incendie au mois d’octobre).

Il y a des choses que ni la sociologie bourgeoise ni la télé-réalité ne pourront jamais saisir, des choses qui tiennent à la dignité de la vie réelle ! Des choses qui tiennent à l’âme populaire de quartiers comme Saint-Leu, et bien d’autres encore, et qu’il nous faut assumer fièrement comme faisant partie de notre culture!

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