« Les Terres de Jim » ou l’agriculture aux mains des monopoles

 
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Photographie de champs picards, prise par l’astronaute Thomas Pesquet

Crises de surproduction, scandales sanitaires, souffrance animale, « mal-bouffe », développement du « bio » : la question de l’agriculture se fait de plus en plus brûlante dans le pays. Chacun commence à s’emparer du sujet, et on entend même souvent des agriculteurs qui, coincés par l’exigence de rentabilité, perdent la passion pour leur métier. Il est important que chacun connaisse les rouages de la production pour pouvoir envisager une reprise en main collective de la question. La Picardie, région essentiellement agricole (70% du territoire), longtemps considérée comme le « grenier de la France », est bien sûr au coeur du problème.

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Dans nos campagnes (encore plus que dans le reste du pays), c’est le modèle dit « productiviste » lancé dans les années 50, qui prime largement :
-La taille des exploitations agricoles est le double de la moyenne nationale
-La consommation d’engrais chimiques est de 300 kilos par hectare et par an, alors que la moyenne nationale n’est que de 200.
-Pour ce qui est des élevages, notre région est spécialisée en « fermes-usines », comme la fameuse « Ferme des 1000 vaches » à Drucat dans la Somme (lire notre analyse ici), ou encore les 3000 cochons de Gizy (Oise), les 250.000 poules pondeuses de Doullens en Somme (dont le propriétaire possède aussi un élevage « bio » de 18.000 poules), les 1500 taurillons de Bertaignemont (Aisne), les élevages intensifs de cochons dans le nord de l’Aisne (Ponthieu, Vimeu)…

Ce n’est donc pas un hasard si la section jeunes du syndicat agricole FNSEA y organise sa démonstration de force ce mois ci.
« Les Terres de Jim » est présentée comme la plus grande foire agricole en plein-air d’Europe, avec 100.000 visiteurs attendus sur 100 hectares. Le plus grand lieu évenementiel de la région a été réservé pour l’occasion (Le Tigre à Margny-les-Compiègne).

Terres de Jim 2017

Voici les principaux partenaires de l’opération :

logo CA1Crédit Agricole, un des principaux groupes qui apportent les capitaux aux exploitations, et qui pilotent le développement de tout le secteur, par le crédit. L’endettement des agriculteurs est très élevé, et les picards sont même au dessus de la moyenne nationale (à peu près 45% de leur chiffre d’affaire).

logo CHASSE1Fédération des Chasseurs de l’Oise. Les chasseurs forment un groupe de plus en plus puissant dans l’Oise, avec désormais un véritable pouvoir de loi (notre article ici). Ils entendent combiner leur loisir avec la gestion de la vie sauvage. Cette année, l’extermination de 1500 blaireaux a été décidée dans la Somme, avant même qu’aucune autre solution ne soit essayée. Ils organisent pas moins de 8 animations sur les 3 jours de l’évènement.

logo SAATEN1Saaten Union, semencier allemand, concurrent de Monsanto. Ces entreprises « modèlent » la nature, en modifiant génétiquement des variétés de plantes pour maximiser la productivité des agriculteurs. Ces derniers doivent se refournir chez eux tous les ans, car les semences sont programmées pour ne pas être replantables. Leur filiale « Recherche » est d’ailleurs basée à Estrées Saint Denis (Oise).

logo AGORA1Agora : Plus grosse coopérative agricole de l’Oise, elle collecte les produits des exploitants locaux, puis négocie leur prix à la revente. 60% du blé d’Agora est destiné à l’exportation. Agora est aussi actionnaire des magasins Gamm Vert.

logo SAINT LOUIS1
logo INTER1logo LAYS1logo BONDUELLE1


Sucre Saint Louis, Intermarché, Lay’s, Bonduelle
(le leader en Europe des légumes en boite). Ces grands groupes internationaux transforment les matières premières agricoles en produits alimentaires grand public (le plus souvent gras et de faible qualité nutritive). Notons que la Picardie est la première région productrice de betterave sucrière, dans le pays qui est lui même le second exportateur mondial de sucre.

logo TERNOVEO1Ternoveo, basée à Saint Quentin, est productrice des pesticides et des engrais chimiques utilisés par les agriculteurs picards. Ces substances sont responsables de la pollution de l’eau (notamment aux nitrates, au phosphore ou à l’ammoniac). Selon une série de prélèvements effectués dans l’Oise en mars dernier (UFC-Que Choisir), 75% de notre eau contiendrait des traces d’engrais chimiques. Les cas d’eau courante polluée à l’ammoniac sont fréquents aussi dans la Somme et l’Aisne. Ce qui n’a pas empêché la FDSEA de l’Oise (co-organisatrice de cet événement) de manifester contre la limitation des pesticides dans les aliments: « Avec ce type de décision, on perdrait 20 à 30% de notre production »…

carte des pesticides dangereux france

logo PORC1Le Porc Francais (INAPORC), spécialiste de l’exploitation intensive de cochons, rassemblant toute la filière, des éleveurs aux abattoirs. Notons que presque la moitié de cette production est destinée à l’exportation.

logo FDSEA1L'Oise Agricole logo

La FDSEA60 et son journal l’Oise Agricole. La FDSEA de l’Oise est une section du syndicat FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles). Ils organisent la défense des intérêts des agriculteurs dits « productivistes », souvent avec des actions coup de poing. En début d’année, quand une camera cachée avait dévoilé des sévices commis sur des cochons, ils avaient organisé une manifestation d’éleveurs en soutien à l’abattoir.

logo INTERBEV1Interbev. Cette association, financée par les entreprises de la filière « viande », est inscrite au registre des lobbies à l’Assemblée Nationale et au Parlement Européen. Exemple de leur action: ils organisent des programmes de « sensibilisation des plus jeunes » au goût des viandes fraîches dans les écoles. Le premier jour de l’événement est d’ailleurs dédié aux enfants : 3 000 écoliers du département ont été invités pour des ateliers de sensibilisation. « Ce sont les futurs consommateurs de demain », selon Mathieu Bigo, responsable de la communication des « Terres de Jim ».

Xavier Bertrand et les Terres de Jim, agriculture

La mascotte de l’évenement avec Xavier Bertrand, président de la région.

 

Voici donc grosso modo l’organigramme de ce qu’on peut appeler le complexe impérialiste agricole français : 4ème pays exportateur mondial, largement soutenu par l’Etat (au moins 10 milliards de subventions par an via l’Union Européenne) et les grandes banques.
Comme le reste de l’économie actuelle, l’agriculture connait régulièrement des crises de surproduction, avec à chaque fois un insupportable gâchis, mis en scène par les exploitants eux-mêmes.


Eleveurs lait manifestation
Ces derniers sont en fait emmenés dans une course en avant à la productivité, qui saborde leurs propres taux de profits, les mettant sur la paille ! Le seul moyen pour eux de se maintenir est d’augmenter toujours plus la masse de production, et de l’écouler à l’étranger. Très orientée vers ce modèle, l’agriculture picarde parvient encore à surnager : 32% des exploitations sont classées comme « très rentables » (contre 25% dans le reste du pays). Le secteur du sucre a trouvé un autre moyen pour écouler sa production : généraliser son usage là où il n’était pas utilisé auparavant (pain, sauces, soupes, jambon…) au mépris de notre santé.

carte agricole de picardie

Face à ce modèle en bout de course, de moins en moins profitable, une alternative séduit des agriculteurs de plus en plus nombreux : passer à des techniques de production « bio ».
ABBeaucoup moins coûteuses en engrais, en matériel et en superficie de terrain, ces méthodes permettent de réduire les investissements, mais demandent une plus grande quantité de travail salarié. Tout le contraire du modèle dominant par ici, où la grande majorité des exploitations est familiale et où le bio est rarissime (1% des exploitations contre par exemple 16% en Provence). De plus, les fruits, légumes et viandes produits avec ces méthodes sont souvent de meilleure qualité, nutritive comme gustative.

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Pouvoir se nourrir correctement est une attente démocratique que nous devons défendre de toutes nos forces, et pour cela, il est important de ne pas faire fausse route, d’éviter les impasses qu’on nous propose.

L’agriculture n’est pas isolée du capitalisme, et le bio non plus. Les éleveurs et agriculteurs qui changent de modèle le font principalement pour des raisons de rentabilité (beaucoup d’entre eux jouent sur les deux tableaux). Leur discours idéalisant leur petite production comme une solution en soi rappelle d’ailleurs celui des start-ups de l’informatique il y a 20 ans : un nouveau monde devait naître.
Mais, comme chacun sait, seules les plus rentables ont survécu, avalant ou étouffant les autres. C’est une règle immuable de l’économie de marché, quel que soit le secteur : la concurrence accouche des monopoles, par concentration.

Même chose dans le secteur bio où les trusts font déjà leur apparition : Oeufs Nord Europe (plus grande concentration de poules pondeuses dites « bio » de la région ), les chaînes de magasins La Vie Claire ou Biocoop, dont les pratiques salariales commencent à être pointées du doigt.

Biocoop en grève, Essonne
Les monopoles déjà présents dans l’agro-alimentaire se positionnent eux aussi :
Danone vient de racheter Whitewave, le n°1 du bio avec USA
Carrefour a racheté le plus gros site de vente bio en ligne Greenweez
– Bjorg, Bonneterre et AlterEco sont maintenant possédées par le géant néerlandais Royal Wessanen, qui a les mêmes actionnaires que Monsanto
– CelNat, un des plus gros producteurs de céréales bio de France vient d’être racheté par Ebro Foods, le leader mondial des pâtes et du riz (Panzani, Taureau Ailé)…

danone leader bio
Les normes européennes permettront de limiter certains abus qualitatifs, mais ce sont les travailleurs agricoles qui seront la variable d’ajustement pour le profit : exploitation de saisonniers précaires ou de travailleurs détachés, délocalisations… L’industrie qui transforme les matières premières « bio » en produits pour le grand public va tirer la qualité vers le bas, comme c’est déjà le cas dans tous les produits transformés.

Tant que l’agriculture sera livrée à la loi du marché, cette situation perdurera : la Nature ainsi que notre santé passeront au second plan. Pourtant le niveau technique actuel permettrait une autre organisation, qui profiterait à tous !

Les Esserres, à Lavacquerie

Les Esserres, à Lavacquerie (60)

Plutôt qu’une dispersion en petits exploitants, une reprise en main publique de la grande production permettrait qu’on impose le bio partout, en renforçant sans cesse les normes.
Elle permettrait qu’on pense vraiment la production, qu’on la planifie démocratiquement selon les besoins de la population.
Elle permettrait qu’on mette en commun les savoirs de chacun, plutôt que de les mettre en concurrence.
Elle permettrait la fin progressive de l’exploitation animale.
Elle permettrait d’en finir avec la privatisation de la Nature, ses semences sous « copyright » et ses OGM.
Elle permettrait aussi d’assurer aux agriculteurs un salaire de fonctionnaire stable, détaché de l’endettement individuel et des cours de la bourse.
Elle permettrait de se débarrasser enfin de la chasse, en mutualisant les pertes agricoles dûes à la vie sauvage, et en mettant l’accent sur des répulsifs naturels.

ALEP60 permaculture

L’Association ALEP 60 propose des stages de permaculture à Beauvais


La Picardie pourrait être le fer de lance de ce changement, mais encore faut-il franchir un cap historique. Et une chose est certaine, les grands groupes organisateurs des « Terres de Jim » seront autant d’obstacles à cette réalisation, pourtant inévitable.