Violence et drogues à Compiègne: Refuser la fatalité

 

Les violences liées au trafic de drogue qui se sont produites à Compiègne (Oise) cette semaine ont mis en lumière une situation dramatique, et qui s’aggrave depuis des années dans les quartiers populaires de la ville, comme de celles de beaucoup d’autres dans la région. Le trafic organisé y prend une place de plus en plus grande, et les habitants se retrouvent pris en otage entre répression, isolement grandissant et emprise des mafias sur la vie des quartiers.
Revenons sur les événements qui ont secoué Compiègne ces derniers jours:
-Le 3 avril, la voiture d’un adjoint au Maire est incendiée devant son domicile. Le gymnase Tainturier est lui aussi visé par une tentative d’incendie, avec un véhicule en flammes abandonné devant la porte.

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-Le 7 avril, un hangar de 4500m², contenant des véhicules municipaux, est incendié au quartier Bellicart. 34 véhicules sont détruits. Quasi simultanément, de l’autre côté de la ville, au Clos des Roses, une cinquantaine de personnes attaquent des vigiles de l’OPAC autour de certains immeubles du quartier. Débordée, la police doit appeler en renforts la BAC de Creil et de Beauvais. Les vigiles se réfugient quant à eux chez un habitant.

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-Au mois de janvier déjà, la Caisse d’Allocations Familiales avait annoncé la fermeture de son unique antenne dans la ville, à cause des risques pour la sécurité des employés et des usagers. En novembre 2014, ces locaux, situés au Clos des Roses, avaient été la cible de tirs à balles réelles. La police avait alors refusé d’intervenir, jugeant la situation « trop dangereuse ». Par ailleurs aucun nouveau local n’a été attribué à la CAF depuis la fermeture, la mairie craignant visiblement d’attirer les allocataires dans des quartiers plus huppés de la ville.

caf2Cette série d’attaques survient dans le contexte d’une campagne lancée par les autorités depuis 2014, et accélérée avec la mise en place de l’état d’urgence en novembre dernier. La police a mené des opérations au Clos des Roses, forçant notamment des boxs pour saisir de la drogue et investissant deux immeubles occupés par les dealers.
Le maire de la ville, Philippe Marini, est parti en vacances le lendemain, sans faire de déclaration. Son premier adjoint s’en est chargé, constatant « un enchaînement de faits », et annonçant solennellement : « il n’y aura pas de quartier de non-droit à Compiègne ». Pourtant, on ne compte toujours aucune interpellation et les vigiles de l’OPAC ne sont pas revenus sur les lieux. Malgré ces déclarations de principe, le trafic s’intensifie dans Compiègne : l’héroïne y coute maintenant moins cher que le cannabis (à peu près 15 euros le gramme), et touche même les zones rurales de la région comme le rapporte l’association SATO-Picardie, engagée depuis 1977 contre la toxicomanie. (L’association vient d’ailleurs d’ouvrir une nouvelle antenne à Crèvecoeur-le-grand, au nord de Beauvais).

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En fait, il semble que les quartiers populaires compiegnois soient devenus récemment des zones de transit pour le trafic national, de part son placement sur l’A1 et les faibles effectifs de police dans la ville. Cela explique les grosses saisies de l’année dernière, comme les 55 kilos d’héroïne retrouvés dans un véhicule près du Centre Jean Legendre (un record pour une saisie en France). Le trafic gagne sans cesse du terrain, et c’est parfaitement clair pour les habitants : des « fours » (occupation de cages d’escaliers pour la revente) ou même des « drive-in » apparaissent, les dealers construisent des cabanes dans les rues piétonnes, le crack a même fait son apparition en ville il y a quelques mois !

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Du côté des pouvoirs publics, les réponses sont généralement de deux ordres.
D’un côté la mairie, la préfecture et l’OPAC qui accentuent la répression en faisant des descentes, en postant des vigiles privés ou encore en appelant les habitants à la délation. On voit bien pourtant l’inefficacité de cette méthode, orchestrée d’en haut : les vigiles ne veulent pas revenir après les attaques et les forces de police, souvent insuffisantes, ne se déplacent plus ou doivent appeler celles des villes voisines en renfort. Coincé dans la même impasse, Michel Guiniot du Front National a immédiatement publié un communiqué pour réclamer « des condamnations exemplaires afin de dissuader la récidive ». Mais se concentrer sur les jeunes des quartiers qui vendent la drogue aux particuliers ne peut en aucun cas faire cesser le trafic. Le rappeur Shabazz The Disciple disait cela très bien: « seuls les joueurs changent, jamais les règles du jeu ». Les mafias qui contrôlent l’approvisionnement de ces « fours » ne se trouvent pas sur place, les petits revendeurs ne sont que des pions, poussés vers cette pratique par le chômage avant tout. On voit depuis longtemps les fascistes accuser en bloc la « jeunesse immigrée », la « racaille islamisée »… Mais comme le rappelle bien un enfant du Clos des Roses interrogé à la radio: consommer du cannabis c’est « Haram », péché pour un musulman! De plus, de nombreux habitants n’ont pas l’intention de dénoncer des jeunes qu’ils connaissent depuis des années, et dont ils comprennent la situation difficile. L’adresse e-mail de délation mise en place par la police le mois dernier est donc vouée à l’échec.

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De l’autre côté on voit apparaitre la tentation d’une capitulation partielle, portée récemment par le Ministre Jean Marie Le Guen ainsi qu’une partie de la gauche institutionnelle : la légalisation du cannabis. Cette tentation naît du constat que les politiques de répression ne fonctionnent pas. C’est tout à fait vrai : la police et la Justice d’Etat sont incapables de régler les problèmes que pose le trafic dans les quartiers ! Mais alors doit-on légaliser aussi la cocaïne, l’héroïne et le crack ?

Bien sûr que non et le problème reste donc le même dans les quartiers populaires comme le Clos des Roses. Les structures sont déjà prêtes et le trafic se concentrera sur les autres substances, exactement comme aux Pays-Bas après la légalisation. Car c’est bien le trafic qui crée des « besoins » parmi la population, et non pas une demande naturelle qui justifierait ce marché. C’est l’absence de perspectives pour les jeunes de ces quartiers qui nourrit et perpétue le trafic, et le cannabis sera donc automatiquement remplacé. De plus, faire entrer dans les mœurs le cannabis comme on l’a fait avec l’alcool (avec les dégâts que l’on connait) ne peut être que contre-productif, quand l’objectif est au contraire de faire disparaitre la nécessité de se droguer, de fuir la réalité, en améliorant les conditions de vie de tous !

papiss1Alors que faire ? De quelles options disposent les habitants pour reprendre le contrôle de leur quartier, de leur lieu de vie ?

Affronter les dealers n’est pas chose aisée, et pour cela il faut pouvoir initier un mouvement en profondeur, construire un front impliquant les résidents et leurs associations quelles qu’elles soient, et enfin effectuer un travail parmi les jeunes sur la culture de la drogue en général. Pour sortir les jeunes de l’apathie, de la dépolitisation et de la fuite individualiste que nourrit la consommation des drogues, l’action des parents et des voisins est essentielle, mais ne fait pas tout. Cela passe aussi par le développement d’une culture authentiquement populaire et progressiste, comme a pu l’être par exemple le hip-hop, cela passe par le développement d’une fierté liée à des initiatives victorieuses de reprise en main des quartiers. Picardiepopulaire.net soutiendra bien entendu de toutes ses forces chaque initiative allant dans ce sens dans la région et apportera son aide aux habitants du Clos des Roses et de Bellicart qui souffrent de cette situation et qui souhaitent s’organiser.

Il existe beaucoup d’exemples de mouvements populaires qui peuvent nous inspirer dans ce domaine. Les étudier et en tirer des enseignements pratiques est capital pour pouvoir résoudre le problème du trafic chez nous en Picardie, et notamment au Clos des Roses.

Un de ces exemples fameux provient de nos voisins lillois. A l’hiver 2012-2013, les habitants d’un immeuble du quartier Wazemmes décident de monter la garde pour empêcher l’occupation de leurs parties communes par des dealers, installés là depuis des mois, dégradant les lieux et menaçant les habitants.

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Le hall de l’immeuble Charles Six à Wazemmes

Pendant plusieurs semaines, les pères de famille de l’immeuble se relaient dans le hall, de 18h à 2h du matin, pour filtrer les allées et venues, armés de quelques chaises de jardins et de jus d’orange. Leur action a attiré l’œil des médias et le bailleur (Lille Métropole Habitat) a dû dépêcher deux gardiens pour les assister. Faisant face aux menaces des trafiquants pendant cette occupation (un des locataires a reçu une balle à blanc dans une enveloppe, un autre a dû empêcher un homme cagoulé de s’introduire chez lui), ils ont tenu bon et ont réussi à reprendre le contrôle de leur habitation.
857967658_les-locataires-de-la-tour-charles-six-d-467386Mais quelques mois plus tard, la mobilisation des locataires a faibli, et quand les « meneurs » du mouvement sont partis, la situation est revenue au point de départ. Cette action avait fait grand bruit à l’époque et a permis d’attirer l’attention sur le problème, mais ce qui leur manqué est sans aucun doute une mobilisation plus large autour d’eux. Aucune organisation n’a soutenu cette initiative, qui a donc forcément pâti de son isolement. Ce genre d’expérience courageuse et positive doit, pour être efficace, s’inscrire dans un mouvement qui inclut tout le quartier voire au delà, avec la tenue d’assemblées par exemple.

Autre cas, un peu plus éloigné de nous, en Grèce cette fois.

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Le quartier d’Exarcheia à Athènes est connu pour être un bastion contestataire, avec deux grands « squats » autogérés, K Vox et Nosotros situés de part et d’autre de la place centrale. Depuis plusieurs années un trafic de drogue s’y est pourtant développé, profitant grandement de l’inertie (ou pire) de la police grecque. En juin 2014, une réunion publique est organisée, à l’initiative de groupes militants, avec pour objectif « de créer une assemblée populaire à Exarchia et de réaliser une manifestation le jeudi 5 juin, inaugurant une série d’actions contre les mafias et leurs protecteurs étatiques. ».

Les mafieux n’hésitent d’ailleurs pas à faire usage d’armes à feu sur les squats en raison de leur engagement contre les drogues mais la mobilisation semble se renforcer malgré tout: la dernière manifestation a été l’occasion d’une réelle démonstration de force, avec un service d’ordre armé de barres de fer et de pistolets, attaquant les lieux de revente de drogue en marge du cortège. Cette initiative continue et un nouveau rassemblement s’est tenu ce mois ci.

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Cortège armé à Exarchia

Poursuivons avec d’autres exemples de l’étranger. Selon l’histoire des pays, la pratique de la lutte varie et on peut donc trouver des cas assez radicaux de mobilisation contre le trafic de drogue chez nos voisins. Aussi éloignés qu’ils puissent être de notre situation, les évoquer doit au moins nous aider à sortir du fatalisme.
L’Irlande du Nord a une histoire particulière, notamment avec l’expérience de la lutte armée de l’IRA jusque dans les années 90.

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En 2008, la ville de Derry voit se créer le RAAD (Republican Action Against Drugs), véritable milice prenant pour cible les trafiquants de la ville par tous les moyens. Grace à ses relais parmi la population, les membres du RAAD procèdent à la destruction de locaux ou de véhicules en utilisant des bombes-tuyaux, à l’intimidation des dealers, pouvant aller jusqu’à leur kidnapping ou même en leur tirant dans les jambes à balles réelles !

Le soutien dont ils bénéficient parmi les habitants de Derry, sans lequel ils ne peuvent pas agir, reste néanmoins fragile et on a même vu une manifestation dénonçant leurs méthodes expéditives. Quoi qu’il en soit, les limites de cette action sont claires : s’en prendre uniquement aux personnes qui dealent comme si elles étaient en soi « mauvaises », et ignorer les mafias qui contrôlent l’approvisionnement est une erreur.

Même type de méthodes en Turquie cette fois, où le DHKP-C (Parti-Front Révolutionnaire de Libération du Peuple), bien implanté dans le quartier populaire de Gazi à Istanbul, mène une résistance armée contre les trafics et organise par exemple des bastonnades publiques de dealers. Il y a quelques années une action de représailles a été menée contre une maison utilisée pour le trafic, qui a été mise en pièces par un groupe d’habitants.

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Depuis quelques années, le DHKP-C gère aussi une clinique de quartier, proposant une aide psychologique et sociale pour les personnes dépendantes aux drogues, notamment la « bonzai », nouvelle substance particulièrement nocive.

Ces exemples, plutôt radicaux, montrent en tous cas l’efficacité de l’action d’un « noyau dur », surtout dans les cas où la population craindrait des représailles et serait réticente à s’organiser de manière ouverte. La condition du succès est que ces groupes doivent rester étroitement liés à la vie des quartiers, agissant comme une avant-garde de la population locale, un bouclier.

Mais Compiègne n’est pas Derry, Athènes ou Istanbul et les habitants devront trouver leur propre voie.

L’association « Génération Espoir »

L’important est d’abord de prendre confiance en nos forces, par des initiatives qui répondent aux besoins directs des habitants, sans vouloir aller trop vite ou partir à l’aventure. Dans tous les cas, chaque mobilisation populaire commence par une assemblée, qui permet déjà de sonder les forces disponibles et les attentes de chacun. L’implication d’associations est aussi intéressante, pour former un noyau qui ait l’expérience de l’organisation collective et qui puisse effectuer une veille. Afin d’éviter l’isolement comme dans le cas de Lille, il est nécessaire d’impliquer le plus largement possible au coeur du quartier et tout autour.

Enfin, tout cela doit aller avec l’émergence d’une culture progressiste autour de la lutte contre les drogues: le hip-hop a depuis longtemps perdu ce rôle et se retrouve maintenant le vecteur du strict contraire: sexisme, nihilisme, idéalisation du trafic comme pseudo-rébellion, glorification de figures antisociales comme Scarface ou Escobar… Mais rien n’est définitivement perdu! Nous reviendrons dans les prochaines semaines sur la scène rap picarde et sa diversité.

Eliminer les causes profondes du trafic de drogues (chômage, manque de perspectives sociales et culturelles…) nécessitera surement un changement radical de société, mais en attendant il nous faut contrecarrer son influence néfaste. Quelque chose doit émerger chez nous, et dans ce processus chaque petit pas en avant comptera ! A nous de prendre confiance, de nous unir et de construire ensemble!